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Des « prépas » pour la Star Academy

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU JOURNAL " LE MONDE " DU 22 Janvier 2003

Les écoles de chant sont prises d'assaut par les émules de Jenifer, Nolwenn et les autres

Les écoles de musique refusent du monde car une nuée d'apprentis chanteurs les a prises d'assaut. Une majorité de filles, mais beaucoup de garçons, âgés de 15 à 25 ans, qui viennent quelquefois avec leurs parents et, toujours, avec des rêves plein la tête.

De même que la première saison de la série télévisée « Urgences » avait provoqué une nette augmentation des inscriptions en première année de faculté de médecine, le succès des émissions musicales de télé-réalité « Star Academy » et « Popstars » a libéré une envie - faire de la musique son métier - derrière laquelle on sent poindre un désir sans doute plus puissant. Celui de devenir célèbre, comme ces anonymes élevés au rang de vedette en à peine plus de trois mois.

Certains courriers et messages électroniques reçus par les écoles de musique en disent long sur cet enthousiasme, ce sentiment diffus et parfois candide que, finalement, tout est possible. Clara, 18 ans, qui « gagne tous les concours de karaoké », souhaite être mise en relation avec un producteur. « J'ai à mon actif dix années de modern jazz et je chante assez bien. Pourriez-vous me trouver des castings ? », interroge Sandrine alors que Luis, 20 ans, « possédant une très bonne technique vocale, capable de chanter tous les styles et de jouer la comédie », souhaiterait lui aussi qu'on lui présente « un producteur ».

En attendant que le show-business leur fasse un pont d'or, les écoles de musique proposent à ces impatients de travailler leur voix et, pourquoi pas, de devenir musicien avant de se poser comme chanteur.

Depuis la rentrée de septembre, la plupart des établissements ont créé des ateliers supplémentaires pour les débutants (les tarifs sont de l'ordre de 30 à 50 € par mois pour une heure de cours hebdomadaire rassemblant de trois à dix élèves) et ceux qui n'en disposaient pas se sont empressés de le faire. Le vivier est vaste, si l'on en juge par le nombre d'auditions réalisées par les organisateurs de « Star Academy » (plus de 100 000) et « Pop-stars » (20 000).

« L'important, c'est que les gens trouvent enfin un lieu pour chanter et, surtout, qu'ils découvrent que l'on doit se former, que l'on ne naît pas chanteur, quand bien même on a du talent », estime Stéphane Riva, directeur de La Manufacture-chanson, école parisienne qui, devant l'afflux, a organisé des auditions pour sélectionner les postulants.

« Avant, à Marseille, tout le monde voulait être footballeur professionnel. Maintenant, tout le monde veut devenir chanteur professionnel », s'amuse Pierre Federicci, directeur de Mélodie 7, école phocéenne dont les cours de chant pour amateurs ont plus que doublé leurs effectifs depuis septembre.

Les nouveaux venus avancent des exigences teintées de paillettes. Chez Mélodie 7, on a installé une scène spéciale avec des éclairages sophistiqués et l'on organise trois spectacles par an au lieu d'un seul.

Ailleurs, les élèves veulent être filmés en vidéo et réclament d'interpréter le répertoire de Michel Berger. « Ils insistent pour pratiquer les exercices qu'ils ont vu réaliser au bout de quelques semaines par ces jeunes qui leur ressemblent et dont ils suivent la progression à la télévision. Alors, parfois, on brûle un peu les étapes pour qu'ils aient l'impression de se rapprocher de ce rêve préfabriqué », avoue un professeur de musique.

Guillaume Coignard, qui enseigne à l'école Atla, à Paris, voudrait leur éviter de nourrir de faux espoirs : « «Star Academy» et «Popstars» cristallisent les fantasmes de ces jeunes, mais il est de notre devoir de leur remettre les pieds sur terre, expliquer que vivre de la chanson prend des années et qu'il faut commencer en faisant les choeurs ou en écumant les bals et les mariages. Sinon, il y aura de cruelles désillusions. »

Julien, 21 ans, qui conserve pourtant un souvenir cuisant de sa participation aux opérations de sélection de l'une des deux émissions - « c'était organisé dans un énorme hangar. Vingt secondes maximum par personne puis, le verdict : oui ou non » - suit des cours à l'école Atla avec la ferme intention de tenter sa chance une seconde fois, même s'il dit ne pas se bercer d'illusions.

« Il y a longtemps que je chante mais la télé-réalité a produit en moi comme un déclic. Je me suis dit : allez, vas-y, lance-toi. » A ses côtés, Eugénie, 20 ans, envie les finalistes de « Star Academy ». « Ils sont privilégiés car ils échappent aux années de galère qu'il faut commencer par endurer. Alors, pourquoi ne pas tenter ma chance ? » « Vous savez, la passion de la musique, c'est quelque chose qui vous pousse. Même en se raisonnant, il est impossible de faire comme si ces émissions n'existaient pas », constate Carine, 30 ans.

Le rush vers les écoles de chant comme l'engouement, plus ancien, pour les chorales participent peut -être à une réhabilitation générale de la vocalise. « Traditionnellement, les Français ne sont pas un peuple de chanteurs, mais une rupture est en train de se produire, affirme Armande Altaï, le professeur de chant de la « Star Academy ». La jeune génération est extravertie, en état d'exhibition permanente ; elle chante, danse et veut qu'on la filme, qu'on l'enregistre. »

Déjà, les écoles ayant pignon sur rue s'inquiètent de voir apparaître de nouveaux concurrents proposant des prestations spécialement calibrées. A Orléans apparaîtra bientôt la Showbiz Academy, sorte de prépa « Star Academy » (comme il existe des « prépas » aux grandes écoles...).

Au programme : musique, danse et « expression scénique », comme à la télé. Le prof de chant, « qui sera diplômé », n'a pas encore été désigné. Le tarif, en revanche, est déjà fixé : 1 200 euros par an pour huit heures par semaine.

Jean-Michel Normand

 
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